____________________Episode 1_________________________
Chaque soir, Richard ramasse des cornets de pop-corn vides et des papiers variés qui traînent, à moitié morts, dans les allées des salles d'un cinéma. Il y travaille tous les soirs de la
semaine et du week-end, jours fériés compris que le calendrier produit, dans une béate répétition, voisine de son travail. Le plaisir n'est pas royal, loin de là. Aucune
passion ne le motive : ni l’amour de la nuit, ni celui de l’ordre et de la propreté, ni la solitude silencieuse. Encore moins l'appât du gain. C’est étrange, d’un seul coup, cette
bourrasque d’évidences au milieu de l’abrutissante réalité de son travail.
Richard pourrait se plaindre ouvertement de son sort mais cet acte désespéré, et complètement inutile, lui ferait emprunter la sortie définitive
par cette porte singulière qui ne possède aucune poignée à l'extérieur. Il n’a, pour l’instant, aucune illusion sur son futur proche. Parfois, il se dit qu’en ayant sollicité avec plus
d'insistance, cette part d’intelligence qui l’habite au détriment d’une fainéantise consciente et confortable, il n’aurait pas été obligé de ramasser, dans un cinéma vide, les traces d’un public
venu s’asseoir pour consommer un film sans jamais applaudir à la fin. Les gens, pense Richard, sont mal éduqués. Mais vu ce qu'il les croise les gens...
Il ne frôle jamais personne car il n’intervient jamais dans une salle pleine, ça c’est un autre travail. Richard, lui, ne pénètre que dans le vide et dans l’après, dans le froissement d’une foule
effilochée, dans le brouillon hagard de l'air qui ne garde aucun souvenir de son contenu de respiration, de bruits, de musique. Il se contente, Richard, sans y prêter vraiment
attention, du murmure qui rattrape, à l’extérieur, le dernier partant. Sa mission quotidienne se dilue dans un anonymat navrant. Personne ne l'aperçoit. Il n'aperçoit personne. Il va et vient,
entre les rangées de sièges fixes. Il regrette, chaque fois que son regard le croise, que le vaste écran soit toujours vierge et muet quand il est dans la salle. Il rêve, parfois, à pensées
hautes, que l'écran ne s'allumerait que pour lui. Et pour mesurer le confort de sa condition, cette vaste salle pour lui seul, il changerait de place toutes les cinq minutes afin d'occuper
tout l'espace à sa portée. Richard serre alors contre lui cette mélancolie particulière qui lui tient lieu de cinéma permanent.
A son grand désarroi qu’il prend volontiers pour une injustice, Richard n’est pas autorisé à regarder les films. Il bénéficie d’une infime réduction sur chaque billet, c’est tout. Et il ne s’en sert jamais, faute de temps. En aucun cas, il n’entre au cœur du spectacle. Il n’a droit qu’aux derniers instants du générique, celui que les spectateurs ne consomment pas ou très peu et jettent en pâture, dans la lumière revenue trop tôt, à leur indifférence, à leur séance d’étirement et de rhabillage, de commentaires et d'en route vers la sortie. A peine les derniers spectateurs ont-ils franchi le seuil des portes battantes qu’il arrive, public à lui tout seul, foule unanime, critique respectée, the end humain, dans l'arène feutrée qui est la sienne.
Il remet, pour les suivants, un ordre provisoire dans l’ordre rigide des allées. Cela suppose, malgré la facilité et la bêtise de sa tâche, un minimum d’efficacité et d’organisation. Il passe, de rangées en rangées avec une attention mécanique. Il plonge, tête baissée, dans l’univers des miettes et des papiers froissés, des restes solides d’une civilisation perpétuellement nocturne. Il a rarement des surprises, c’est pour cela qu’il envie les plagistes, ces hommes à ciel ouvert que le soleil dévore. Quelques pièces tombées d'une poche brillent, parfois, dans les profondeurs d’une soirée mate. Une écharpe glissée comme un serpent entre deux sièges, un portefeuille identifiable, finiront à l'accueil.
Le cinéma est un monde exclusivement obscur. Les échanges sont des chuchotements compulsifs, des gestes doux, d’hardiesse déboutonnée, d’initiatives débridées, généreuses. On se frôle à la faveur de l'obscurité. On s'enlace, propriétaire de son espace restreint, en piétinant l'espace de l'autre, à la recherche d'un mot, d'une émotion, d'une trace. Les froissements d’habits ne laissent rien dans l’air qui ne soient clairement identifiables. Comment Richard pourrait-il se passionner pour un travail aussi subalterne, de ces salles rendues à la propreté, comme un recommencement inébranlable et infini, un film perpétuel.
Chaque flot de spectateurs agit alors comme une marée : leurs eaux envahissent avec irrégularité les sièges de velours rouge. En repartant, elles laissent, sur la moquette, rouge aussi, des débris de toutes sortes qu’il doit ratisser. L’écran reste ce soleil mort dans l’horizon sans vagues. Il ne se lève qu'au bénéfice exclusif de la nuit. Il y a, dans les salles obscures, une apparente subjectivité du drame : car la nuit est tombée pour toujours et tout le monde est content. Car tout le monde sait qu'elle ne durera pas.
Dans le cas de Richard, le cinéma est toujours pour les autres. Il n’a aucun pouvoir d’animer cet écran, d’éteindre la lumière crue sur ces murs noirs, de se proclamer spectateur et de regarder ce grand carré d’images pour lui seul. Parfois, il s’arrête au milieu d’une allée et tente, malgré ses pensées enkylosées, de revenir en arrière.
Bizarrement, il n’a aucun souvenir précis où il se voit assis, dans la mollesse d’un de ses sièges regardant un film avec des gens inconnus. Il n’arrive pas à trouver dans cette braderie de choses anciennes, une histoire capable de lui parler d’un film qu’il aurait vu, qui lui aurait plu ou déplu. Il n’a en tête que des images de salles vides, suivies d’images de salles vides. Elles forment des strates de salles vides sur des couches de salles vides. Et en récurant tous ces sédiments, il ne découvre, en dessous, que des salles vides sur des salles vides.
Il finit donc, toujours, par renoncer, persuadé que ce travail de fou a nui non seulement à sa mémoire mais à l'équilibre précaire de sa conscience. La stérilité de ses soirées a remplacé, dans sa vie, tout ce dont il a pu la remplir auparavant… Mais de quoi ? Justement, de quoi ? Est-il possible de noyer sous un fardeau de futilités, les plus beaux bibelots de son existence ? Il a du mal à ranger certains épisodes. Les souvenirs ont besoin d’ordre pour s’y retrouver. De chronologie, d’évolution, de sens, de logique, d’amour, de compagnie.
Pourquoi n’arrive-t-il plus à saisir le bénéfice de ses meilleures décisions ? Même futiles ? Richard fait à présent des efforts énormes pour se souvenir : il a du, un jour, vivre autrement que seul ? Sa mémoire doit sûrement lui jouer un mauvais tour. Il est devenu amnésique parce que sa vie elle-même est inerte et que le souvenir d’une surface plane, ce ne peut être qu’une surface plane. Cette inertie doit être datable. Voyons. Ses derniers mois... Ses dernières années…. Ses deux dernières décennies… Avant-hier ? Rien ne lui revient qui ne soit d'ordre collectif. Il sent juste le poids de cette énorme solitude. Ce soir, il a mal au dos, aux os, au crâne, il a mal juqu'à l'esprit qui le détient.
Le périmètre de cette salle de cinéma dans lequel il s'est planté semble contenir la seule compagnie de sa vie. C’est fou ça… ! Il est debout, au milieu des sièges vides. Il ramasse les derniers vestiges d’une communauté particulière qui se régénère à chaque séance. Le cinéma est un partage. Et il ne parvient même pas à extirper de ces milliers de silhouettes forcément croisées, le visage précis de l’une d’elles… Pour la bonne raison, et c’est frappant maintenant qu’il y réfléchit avec insistance, c'est qu'il n’en voit aucun distinctement !
En revanche, Richard distingue avec netteté, les traits de celui qui le paye. Il peut décrire la couleur de ses cheveux, le voile insolite qui enveloppe son regard, la texture particulière de sa poignée de main, la distance entre ce qu'il est et ce qu'il voudrait être. Il peut aisément retranscrire, les détails de son visage et la densité de sa voix. A part ça, tout le reste lui est étranger.
Ah ! Richard voit aussi la caissière dans son cube de verre. Ses lunettes obstruent ses yeux trop courts, trop habitués à n’effectuer qu’une infime distance entre la machine à billets et la main qui les saisit. Combien d’allers-retours sans passion jalonnent sa vie de caissière ? Il voit encore ses irrémédiables vêtements vifs qui jettent une passerelle de couleurs entre elle et le reste de l’humanité. Ses lèvres bougent à peine lorsqu’elle dit bonjour. Son corps est sédentaire. Richard ne la connaît que drapée dans cette immobilité très professionnelle. Il réalise qu’il n’a aucune image d’elle, marchant dans la rue ou sortant du cinéma en poussant l’une des portes. Ce n'est, pour lui, qu'une demi-personne, une femme-tronc prisonnière à vie d'un glaçon.
Voyons, la dernière personne que Richard a croisée en dehors de la caissière, bien sûr...? C’était en venant, sur le trottoir frappé par le déclin du jour. Une femme de taille moyenne marchait vite. En passant près d’elle… Il croit… qu’elle lui a souri… C'est toujours bon de croire. Futilement, mais quand même, juste assez pour garder l'empreinte d'une bonne impression. Une esquisse de courbe aurait étreint sa bouche féminine. Il est descendu du trottoir étroit pour ne pas rompre le rythme de ses pas. Il avait envie de se retourner pour la voir dans son ensemble. Mais il a renoncé de peur qu’elle ne se retourne aussi. Il y a des gestes qui portent trop de conséquences en eux. Il a ouvert les portes du cinéma en écoutant le claquement pressé de ses pas nocturnes qui s’éloignaient. Puis plus rien.
Après il est entré. Il n’y avait personne sauf la caissière. Elle attendait la séance suivante, les yeux en apnée dans un livre épais. Voyons… Il a grimpé les escaliers. Le patron lui a tendu les cinq doigts de sa main droite en murmurant un bonjour sans passion. Puis il est retourné dans son bureau, perché au-dessus de la rue voilée. Voyons… Depuis tout à l’heure… Richard n’a vu personne d'autres. Si ce n’est un dos dans un imperméable, le dernier spectateur du soir à avaler la sortie.
La séance précédente semblait ne pas avoir attiré un public grignoteur. Parfois, l’intelligence d’un film freine les ardeurs sucrières des spectateurs. Plus un film affiche sa légèreté et plus les pop-corn coulent à flot, plus les papiers de bonbons crissent sur le sol. En revanche, un film passionnant est rarement rentable pour l’industrie des caries. Richard ne connaît même pas le film qui venait d’être projeté dans cette salle. Tiens, au fait, le projectionniste, il n’a même pas vu son ombre sur la passerelle.
Et voilà. Le dernier fauteuil de la dernière rangée. Richard met un terme à sa
soirée de travail. Le cinéma est désert comme un jour de relâche. Dehors, la nuit est froide en plus d’être profonde. Il range son sac poubelle dans le local adéquat, prend son manteau et descend
l’escalier. Il est public redevenu lui-même, petite miette de foule, portion
individuelle, plat unique. Il jette un dernier coup d’œil à la pendule. Il n’est pas tout à fait 1h30. La porte le jette sur le trottoir que la lumière intérieure parsème avant de fondre :
il vient d’éteindre. C’est fini. Il n’y a plus que les lumières autorisées par le couvre-feu de la nuit. Elles jalonneront le sentier de son retour.
____________________________Episode 2________________________
Après quelques secondes d’immobilité, Richard s’autoproclama noctambule volontaire. Comme d’habitude, il devait rembobiner, à pied, le chemin qui le
sépare du cinéma à son appartement. Comme d’habitude encore, il ne devrait croiser que quelques rares voitures impatientes et rapides. Elles doublent
toujours la nuit, l’une après l’autre, plan après plan, séquence après séquence. Les rues sont alors démunies de tout : de jour franc, de gens, d’agitation, de roulements pressés vers
l’instant d’après. Ici, le temps semble avoir des connivences avec l’éternité. Du moins, avec la durée triomphante.
Richard longe les vitrines hermétiques qui bordent son retour rectiligne et appris par cœur. C’est étrange, il ne se souvient pas avoir franchi la porte d’une de ces boutiques. Il tente, mais sans efficacité, de fouiller le bourbier de sa mémoire. Mais il n’en ramène rien qui puisse le persuader d’avoir réellement une vie avant l’instant qui vient de s’écouler. Il faut dire qu’il vit à un rythme fou, prit entre le feu de ses journées et la braise de ses soirées. Couché tard, lever tôt. Il traverse les nuits à pied et ondule comme un ver dans le terreau du quotidien. Il ne différencie pas les jours de la semaine du week-end qui se déverse dans les jours de la semaine comme le long d’une canalisation charriant les eaux usées des jours passés. Richard est pris dans un engrenage perpétuel qui le force, malgré lui la plupart du temps, à ne jamais s’arrêter.
Tous les cafés sont fermés à cette heure-ci et leurs sols sont blanchis par l’eau javellisée. Ils attendent demain les piétinements habituels des éternels recommencements. Depuis combien de temps Richard n’a-t-il pas mis les pieds dans l’un d’eux ? La dernière fois, voyons, c’était… Il stoppe son pas du retour et, immobile sur le trottoir, il tente d’extirper cette sensation, une sensation plus qu’un souvenir précis, de s’être arrêté boire un café, ici, là-bas, à moins que ce ne soit là. Espère retrouver la sensualité du liquide dans sa gorge. S’il évoque la sensualité, c’est qu’un sentiment transpire dans le désordre de ses idées et c’est déjà bon signe. Le dernier café pris à un comptoir lui a au moins laissé une bonne impression.
Dans le ressac de la nuit, Richard n’a pas envie de prendre son sommeil en marche sans se poser un peu. Il y a des instants où fermer les yeux devient impossible pour de nombreuses bonnes raisons. L’une d’elle, sans doute la plus importante, consiste à ne pas habituer son corps à la mort, même imagée.
Richard a envie d’un café chaud et surtout, le besoin de fournir à ses doigts, les gestes d’un plaisir simple. Besoin de faire étape entre la porte du cinéma qu’il vient de refermer et la sienne qu’il va ouvrir, plus tard, sans la moindre surprise. Dans ce même abrutissement qui englue toutes ses sortes de vie. Le café lui tend ses sièges vides comme ceux qu’il vient de quitter, drapés dans une épaisse absence de groupe. Il faut dire qu’à cette heure, les dernières âmes ont rendu les armes. Et la solitude la plus trempée ne trouve plus de prise sur le rebord d’un zinc aussi tardif. Sauf la sienne, plus noctambule que le dernier des noctambules. A croire que le café est resté ouvert tout spécialement pour lui, pour lui permettre de s’agripper, au-dessus du vide et d’entamer la prochaine paroi d’un jour nouveau avec les meilleures chances possibles.
L’établissement est au bord de la fermeture quotidienne. Le patron, une cinquantaine d’années, débordant de solidité, est d’une politesse irrévocable. Richard sent, étrangement, qu’il est son projet immédiat. Qu’il devait l’attendre dans cette longue succession de minutes sans lui. Il lui adresse un « bonsoir » attentionné. Comme prévu, Richard demande un café. Sa préparation tapisse le silence bistrotier d’un salutaire écho de porcelaine choquée par l’inox d’une petite cuillère expressément habitée par un sucre. Pour un peu, Richard se croirait dans l’esprit d’un petit matin ordinaire, avec pour objectif, une suite d’heures ordinaires, dans un travail ordinaire. Et surtout, surtout, avec des gens plus ou moins ordinaires qu’il croiserait, avec qui il discuterait. Un petit matin précédant une vie collective.
Les mots d’usage emplissent à présent la vaste pièce désachalandée et sans reprendre sa position initiale, c’est-à-dire, homme tronc derrière son comptoir, le patron engage alors la conservation, debout près de Richard, tassé sur sa promesse de café.
- « J’ai connu des soirs plus glorieux. Les gens ne sortent plus. Ils ne prennent même plus plaisir à boire un verre, tard, ensemble… Si ça continue, on va tous fermer nos portes » dit-il.
Il a déroulé ces paroles avec une aisance enviable comme s’il avait été très longtemps privé du plaisir de la parole et que, d’un seul coup, un client salutaire lui offrit la possibilité d’en user à nouveau.
- « Ce qui est surtout triste, insista-t-il, c’est que chacun semble se terrer, plus personne ne répond aux appels de détresse des autres. Et à force de faire culpabiliser les gens, ils ne fréquentent même plus les bistrots. »
Richard trouva dans ces paroles, quelque chose de surfait et à la fois, de tristement vrai. Comme une banalité mais un degré supérieur à toutes les autres banalités.
- « On peut très bien fréquenter les bistrots sans y boire de l’alcool. Ce n’est pas le contenu du verre qui compte forcément mais les raisons qui poussent à nous… rassembler autour. »
Richard avait dit cela comme un connaisseur avisé des complexes croisements de la vie en société. Le « nous » dans sa bouche lui parut surprenant, décalé. Comme si, son extrême solitude remontait à la surface en poussant à l’air libre le vocabulaire adéquat qu’il n’utilise jamais. Comme si cette solitude lui mettait aux lèvres, les mots suffisants pour définir son encombrant champ d’action. Richard prit conscience que oui, si ce soir il avait eu envie de rentrer dans ce café, c’était pour oublier les salles vides du cinéma, oublier les sièges vides, l’écran vide, le soir vide et toutes les manières féroces dont le vide se sert pour habiter le proche périmètre de Richard.
- « Un jour » ajouta-t-il « il faudra modifier la philosophie des cafés. Tenez, si je suis entré chez vous ce soir, c’est pour faire une pause. Pas plus. Je n’avais même pas envie de consommer. Juste m’assoir dans un lieu différent. » C’était faux. Richard désirait faire face à une personne humaine plutôt que de s’enfoncer dans l’irrémédiable désert de son retour. Il voulait entendre des mots, des phrases, même banales, même peu. Il voulait simplement une présence pour se rassurer.
- « Si les gens entrent ici sans consommer, qu’est-ce qu’on va devenir ? » ajouta le patron. « Il faut bien que nous vendions quelque chose pour vivre ? »
- « Vendez autre chose que des boissons…» dit Richard ?
- « Vous pensez à quoi ? »
- « A des instants ! »
- « Des instants, des instants de quoi ? » interrogea le patron, d’un ton calme.
- « Lecture, musique, intimité. Ce soir, par exemple, je suis entré pour boire un café, demain, j’aurais peut-être envie de venir pour une autre raison, lire un livre, écouter de la musique, être seul avec d’autres. Le café est le seul endroit du monde où l’on peut être seul tout en étant en compagnie. » Richard a parlé avec conviction. Mais sans doute vient-il de trahir, devant cet homme, la tristesse profonde qui enveloppe sa propre vie.
- « De toute façon, nous allons être obligé de nous reconvertir, tous, d’inventer autre chose pour nos cafés, si nous voulons exister encore. Vos idées ne sont pas mauvaises. Vous reprenez quelque chose ? Je vous l’offre. » Richard accepta volontiers. Pour une fois que l’on s’intéresse à ces paroles, à lui, à ce qu’il contient d’invisible. Il en profita pour soupirer, pour caler son corps dans la matière molle du bistrot. Voilà longtemps qu’il ne s’était pas mis à l’aise.
- « Ce ne sont pas mes idées. Vous savez, les cafés librairies existent déjà.»
La bande son du second café en préparation accompagna les paroles de Richard. En déposant la tasse devant lui, avec une rotation précise dans le mouvement du poignet destiné à ce que le sucre, dans la soucoupe, se trouve face au client, le patron le fixa du regard et lui demanda :
- « Vous pensez vraiment que les cafés comme le mien n’ont plus d’avenir ? »
- « Je n’ai pas dit cela... Je disais juste que… oui, mais dans une ou deux générations… peut-être… »
Le patron s’approcha plus près et parla, sur le ton de la confidence, tout en jetant un coup d’œil vers la porte transparente derrière laquelle la nuit défile, sans s’en rendre compte. Richard sentit passer en lui un sentiment bienveillant, quelque chose enfin, depuis longtemps, veut lui faire du bien. Quelqu’un lui parle comme s’il le connaissait, comme si, son importance, à la surface de ce café, dépasse enfin les bornes de son simple corps.
- « J’étais cadre commercial dans une entreprise de haute technologie informatique. Je vendais des systèmes très sophistiqués de gestion du personnel et de ressources humaines » raconte le patron. « En fait, poussée à l’extrême, cette technique permet d’analyser le comportement individuel d’un salarié par rapport à son groupe et, inversement, de définir le comportement d’un groupe d’individus par rapport à chaque personne qui le compose. »
Richard ne savait pas, jusque là, que l’on pouvait avoir plusieurs vies…
- « L’entreprise peut y insérer tous les renseignements possibles, certains en toute illégalité. Le système édite ensuite un ensemble de conséquences possibles, d’une précision redoutable. Evidemment, plus les renseignements sont confidentiels, intimes, médicales etc. plus les scénarios sont viables.
- « C’est terrible votre truc ! » finit par dire Richard.
- « J’ai tout plaqué quand je me suis aperçu que ma propre entreprise appliquait ce système
à son personnel. Et donc à moi. Elle avait même prévu que je claque la porte quand je l’apprendrais… C’est exactement ce que j’ai fait ! »
______________________________________Episode 3____________________________________
Cette affirmation planta sa rigidité dérangeante dans ce que l’esprit de Richard avait de solide. Comme une arête dans le cou. Un trouble prémonitoire l’avait saisi quelques instants plus tôt. A présent, son corps entier se cimentait. Ce fracas d’évidences peinait à se mettre en place dans son cerveau. Richard pensa que cette conversation n’avait jamais été anodine, pas un seul instant ! C’est à peine s’il arrivait à croire au hasard de cette soirée, à ce désir de café, à ce désir, plus fort encore, d’entrer ici, précisément. Il tenta de recoller au dialogue, sans avoir l’air de vouloir s’en rapprocher physiquement.
- « Mais le simple fait d’être seul avec vous est dû seulement à l’heure tardive. Il faut bien un dernier client non ? Je suis juste celui que vous attendez tous les soirs sans le désirer vraiment. A moins que vous n’ayez deviné mes intentions grâce à votre système… »
Richard parvint à arracher cette phrase du désordre qui l’encombrait. Tout silence prolongé de sa part aurait alourdi sa gêne. L’intérieur de l’établissement lui parut tout à coup hostile. Il était mentalement sur le départ. Mais le cafetier le retint verbalement.
- « Vous n’êtes pas seulement mon dernier client. Regardez bien, vous êtes le seul ! Et vous le serez tant que vous resterez là, pendant une heure, deux heures, la nuit entière et demain matin même ! »
Sa voix adoucie ne voulait pas effrayer Richard pour qu’il reste et entende ce qu’il avait encore à lui dire.
- « Je fais fuir vos clients ? » demanda Richard, qui se mit à rire, nerveusement, comme si l’on venait de lui annoncer que sa vie finissait dans une heure.
- « Nous ne nous connaissons pas » ajouta-t-il. « Comment pouvez vous être aussi vindicatif à mon sujet ? Il n’y a rien d’étonnant, à cette heure-ci, à ce que je sois seul dans votre café ? D’autant que vous alliez fermer… parce que justement, il n’y avait plus personne…Quant à demain matin… »
Richard redoutait, à présent, tous les mots qui sortiraient de la bouche adverse. Il devait se passer quelque chose maintenant mais Richard savait qu’il n’en serait pas à l’origine. Il aurait voulu sortir. Ne pas être entré. Ne jamais avoir eu envie d’un café dans ces circonstances. Chez lui, sa cafetière diffuse dans son appartement, un parfum constant de bien-être. Car pour Richard, le café symbolise ceci : le bien-être et l’insouciance éphémère. Un instant d’oubli salutaire, assis sur des tonnes d’angoisses à venir.
- « Dans un sens oui » dit le patron des lieux. J’allais fermer et en même temps, je vous attendais. Car vous comprenez bien qu’avec ce que je vous ai dis, tout à l’heure, je savais parfaitement quel jour et à quelle heure, vous franchiriez cette porte. »
Ses yeux vinrent heurter ceux de Richard. Il comprit d’un seul coup le mécanisme pervers de cette conversation. Avec des mots-filets dans lesquels Richard s’empêtrait. Des mots-filets qui empêchaient la marche logique de sa conscience.
- « Bien sûr, vous m’attendiez comme vous attendez chaque soir le dernier client avant l’heure légale de fermeture. Ce soir, vous m’avez vu traverser la route alors vous vous êtes dis, il va venir ! »
Richard peinait à sourire, à bouger, à sortir de cette lourde buée sur les parois internes de son crâne. La conversation le condamnait à soit subir une action, soit la provoquer pour s’extraire de ces lieux, de ce goulot d’étranglement. La rareté des conversations dans sa vie lui pesait. Pas assez de pratique. Il avait la désagréable impression que toute cette chaîne de circonstances lui était hostile, pourquoi ? Il n’en touchait pas la cause. Il aurait du suivre la rectiligne mièvrerie de sa soirée, sans s’écarter de ses habitudes. Elle n’aurait fait que se succéder à la rigide pâleur de sa soirée précédente, elle-même moulée sur un modèle de soirée sans surprise, enchâssée dans une immobilité sans espoir de geste.
- « Non, je n’attendais pas un client, ni deux ou trois, je vous attendais, vous, spécifiquement. Je vous attendais ce soir parce que les autres soirs, les circonstances n’étaient pas réunies. Je le sais. »
Il insista sur le VOUS comme on surligne en gras. Le VOUS donnait une autre dimension à la présence de Richard ici. Le VOUS ainsi prononcé ressemblait à son acte d’état civil, à un album photos où on le voyait bébé, enfant, adolescent, jeune homme pénétrant dans la vie, homme cherchant les circonstances atténuantes de ses défauts. Le VOUS devenait sa personne incarnée, la sortie de tout anonymat possible. Ca y est. Il était fiché. Relié aux électrodes douloureuses de la curiosité de son contradicteur. Ce dernier se permettait de fouiller son regard jusque sur le fil du nerf optique. Richard se sentit fragile, d’un seul coup. De poudre, soumis au souffle ennemi.
Il sut, avec une étrange clarté, qu’en effet, il n’était pas tombé dans les bras du hasard. Il venait de pénétrer dans la dimension parfaite du sur-mesure. Pourtant, le fait d’avoir été attendu lui offrait une importance inattendue, héros d’un instant, noyé dans un magma d’instants insipides. Les idées circulaient très vite dans sa tête. Richard tremblait de l’intérieur, surpris et exposé, soudain fatigué.
- « Statistiquement parlant » reprit-il, « il y avait une chance, dans cette vie, pour que je m’arrête, un jour, chez vous. Je passe devant tous les soirs. Il m’est même arrivé de croiser votre regard, à travers la baie vitrée ».
- « Oui, je sais, nous ne sommes pas de parfaits inconnus, l’un pour l’autre. Vous permettez ? L’heure légale de fermeture m’oblige à baisser les rideaux. Mais je ne vous mets pas dehors pour autant. Je ne vous enferme pas non plus… »
Sans attendre la réponse de Richard, il quitta son comptoir et le bistrot s’emplit du frottement de ses pas sur le carrelage. S’ajouta le froissement des rideaux dans l’air intérieur. Une étrange intimité s’allongea dans la salle comme une ombre. Richard ignorait la façon de mettre un terme à cette situation et en même temps... Par curiosité. Il avait la liberté de quitter cet endroit et il se donnait l’ordre de ne pas bouger. Après tout. A part dormir pour respecter son morne cycle, il n’avait rien d’autre de fascinant à son programme, sauf, dans l’immédiat, l’obligation expresse de desserrer l’étau qui commençait à faire pression sur ses tempes. Le patron du café revint se positionner au milieu de son élément. La conversation, ouverte précédemment sur la rue tourna au tête à tête hermétique.
- « Un autre café ? Autre chose ? », demanda le cafetier.
- « Je pendrais bien un verre de lait » répondit Richard, d’un ton ferme.
Sans étonnement superflu, le cafetier saisit un grand verre sur l’une des étagères, derrière lui, et se baissa pour prendre une bouteille qu’il apporta sur la table. Lui ne prit rien, si ce n’est le temps nécessaire au recul bénéfique que sa réflexion imposait à ses raisonnements complexes.
- « Si je comprends bien, vous m’observez depuis longtemps ? » questionna Richard, en se servant du lait.
- « Je ne vous observe pas. Je me contente de mettre en réseau un faisceau d’évidences à votre sujet. Vous savez, avant que vous ne franchissiez cette porte, elles n’étaient pas soudées entre elles. Ce n’est pas seulement votre solitude qui m’intrigue… »
Richard l’interrompit. A la fois pour avoir le temps de trouver une réponse correcte à ce qu’il venait d’entendre et pour imposer un instant de répit à ce dialogue surréaliste.
- « Je ne pense pas être plus seul que tous ceux qui le sont et ils sont nombreux, croyez moi ! Vous devez bien le savoir et le voir ici ! »
- « Je ne parle pas de cette solitude-là… »
Le corps de Richard exigea, à cet instant, sa part de soulagement, prêt à se lever, à partir, à interrompre cette conversation. Prêt à déboulonner ses doutes pour reprendre le cours de la rue, de la nuit, de sa vie entière.
Richard subissait son existence et son environnement étroit qu’elle lui imposait. Il n’avait pas besoin, maintenant, qu’on lui mette en évidence, la squelettique attitude de son destin vis-à-vis de lui. Il ne voulait pas qu’un inconnu puisse le lire aussi facilement, puisse lui jeter au visage, les stigmates de sa propre souffrance. Cette solitude écrasante lui servait aussi de bouclier.
- « La solitude est à chaque instant en sursis. » Richard savait que c’était faux.
Le cafetier se mit à sourire. Richard lut dans cette courbe, les signes d’une
compassion intolérable. Comme si, d’un seul coup, sa solitude prenait le visage d’une maladie incurable. Comme si, en se rapprochant de lui, il souhaitait le soulager d’un poids. Richard
considéra cette ingérence comme un pillage monstrueux de son intimité à tel point qu’il apprit que dans la solitude, même la plus profonde, il y avait encore quelque chose à voler. Il était seul
parce que les circonstances de la vie deviennent parfois rigides, parce qu’il manquait de temps, d’ambition peut-être. Il manquait d’espace également. Parce que sa solitude avait un versant
encore tolérable tant que la liberté et l’équilibre du corps y trouvaient leur compte. Pour Richard, le couple était une construction rigoureuse à laquelle il n’avait pas voulu participer par
manque d’anticipation, de volonté et de circonstances heureuses.
_______________Episode 4_______________
La solitude lui est vouée comme l’oxygène de l’air qu’il trie. Comme la nuit qu’il perçoit avec ses pas. Comme la féroce envie de tirer sur la nappe, de renverser la table, de casser les chaises, de remplacer les portes par des fenêtres et les fenêtres par des chemins inédits. Croire à d’autrement, voilà la solution. Il ne voit pas quelle autre matière fissile que la fatalité de sa vie est disponible, à cette heure-ci, pour provoquer cette révolution intérieure capable de détruire, enfin, la Bastille de ses propres peurs d’homme. Il espère, qu’un jour, sans y penser, sa vie deviendra plus abordable.
- « Vous avez remarqué, j’ai fermé les rideaux » dit le cafetier, dans un sourire.
- « Normal, c’est l’heure » fit Richard.
- « Non. Pas encore. J’ai fermé les rideaux pour que la vie, même réduite à cette heure-ci, à l’extérieur, puisse reprendre son cours normal devant chez moi. Vous savez comme lorsque le sang se remet à circuler dans une jambe… »
Richard ne comprit pas le sens de cette dernière phrase. Il est trop tard. Trop nuit. Trop désordre dans son crâne. Son visage questionna son interlocuteur. Et, d’un coup, son horloge biologique lui indiqua que l’heure était venue de partir. Il se mit debout pour contester l’inconfortable position de ses interrogations. La cafetier ne sembla pas s’étonner de cette soudaine réaction. Richard s’est mué en ressort triste. Il s’agita à grands renforts de gestes sans issue.
Il se mit à parcourir les quelques pas qui le séparaient de la porte de sortie. Et prit une bouffée de certitudes : il n’est pas prisonnier, ni de cet homme, ni des lieux, ni de la nuit poisseuse au creux des choses. En fait, Richard a toute latitude d’aller et venir. Pendant un instant, il a cru que son sort était lié à ses longues incarcérations mystérieuses, quelque part, au fond des rubriques de faits divers que déversent les journaux. Il avait, pour une raison étrange, balayé son futur proche, son futur lointain et toutes ses aptitudes à se projeter dans le temps.
Merde ! Richard n’a aucune entrave aux pieds, aux mains, au corps. Le cafetier a cessé de peser contre les parois de son crâne. Il éprouve une légèreté revigorante. C’est fascinant finalement de vivre. Fascinant de respirer à sa guise. De ramasser des cornets de pop-corn vides. De ne croiser que des dos. D’être le dernier chapitre. Le dernier à fermer la porte. Le dernier à voir le dernier qui rentre. Merde ! Tous ses gestes ont un sens profond et même le plus anodin, devient l’explication la plus rationnelle aux questionnements que lui cause sa bon sang d’existence.
- « Richard, je peux vous appeler Richard, c’est votre nom n’est-ce pas… ? » Richard aurait voulu que non. Là, de suite, il souhaita revenir aux frontières de sa naissance, infléchir le raisonnement de sa mère qui lui a donné ce prénom parce que Léo Ferré en a fait une chanson. Mais son prénom, là, dans la bouche du cafetier, a liquéfié le peu de consistance qu’il lui restait.
- « Richard, eh monsieur Richard, c’est bien ce que chantait Ferré, ce qu’aimait votre mère,
Richard, vous n’êtes pas seulement seul, vous êtes la solitude… Vous êtes la solitude incarnée, celle qui impose ses lois, ses codes, celle qui régit la logique numérique de ce
monde… Quand vous êtes là, il n’y a personne d’autre. Vous le savez, bien sûr vous le savez. Restez-là, cette nuit, restez là demain, restez-là une semaine et personne ne franchira cette
porte. Personne ne passera dans cette rue. Nous ne serons jamais plus de deux tant que vous serze-là..."
Le cafetier n’en était, d'un seul coup, plus un. Aux yeux de Richard, il s’est transformé en une bête satanique chargée de lui délivrer un message d’outre-tombe que, sa mère, disparue depuis longtemps, lui adresse ce soir… Par la voix d’un cafetier ! Ridicule. Il a perdu le langage. Les mots sont morts, séchés par une bouffée intense d’angoisse. Ce type, face à lui… Connait son prénom et son origine. Il raconte des choses que Richard trie, au bénéfice de l’efficacité mais ne saisit pas, tant leur ardeur se heurte à sa crédulité.
Richard, la main, sur la poignée de
la porte, échangea le dedans du café contre le dehors de la nuit. Il prit une profonde inspiration pour laver ses poumons des derniers restes de chaleur intérieure. Et partit dans le décor d’une
heure tardive. Sans se retourner, il s’éloigna du café. Et décida d’oublier cet épisode.
Il sentit un regard lui percer la peau du dos, entre les deux omoplates. Il sentit le fer froid s’enfoncer dans sa chair, faire sa place et déranger le calme de ses organes pour se loger dans ce
que son corps fournit de chaleur organique. Ce corps étranger le pousse à fuir plus vite, le trottoir du café, la rue qui borde le trottoir du bistrot. Le cafetier est collé à la vitre, les bras
dans le dos. Puis, il replie alors le couvercle de la fermeture sur les tables, les chaises, le vide que Richard vient de laisser pour mort sur le carrelage.
Une voiture descendit la rue. Richard aperçut furtivement son conducteur. Le véhicule tourna à la seconde route, à gauche. Quand elle disparut complètement,
des phares remontèrent cette même rue. Dans leurs faisceaux, il se mit à marcher précipitamment vers son appartement. Il ne croisa personne. Il n’a aucune idée de l’heure dite.
Arrivé devant le n°1, son adresse, il prit une ration circulaire de son environnement pour le filtrer à travers ses propres perceptions. Il vit, au loin, un piéton traverser une rue, sur les passages protégés. Il s’enfonça dans l’angle mort de son regard. Puis plus personne. Il composa son code. Un bruit claqua dans le vide de la nuit. Une fois chez lui, la lumière des réverbères suffit à baigner son intérieur pour le guider jusqu’à sa chambre. Il espère s’enfoncer dans un sommeil épais. Mais, c’est là, dans la réalité de son insomnie que Richard prit conscience de tous ces gens. De tous ces gens absents de ses génériques. De tous ces gens qu’il ne se souvient pas avoir vu mais qui, fatalement, existent bien quelque part, dans une dimension attachée à une autre vie que la sienne.
Pourquoi cet embrasement soudain du doute ? Pourquoi ce voile sur ces foules invisibles ? Pourquoi cette incohérence dans le déroulé de sa mémoire ? Pourquoi ce cafetier, ce soir, a-t-il enfoncé avec autant de conviction, les fragiles portes que Richard maintient fermer sur ses propres questionnements ?
Il eut peur. Forcément. Il reprit le film des événements. Les rues qui le raccompagnent jusqu’à son immeuble sont effectivement pleines absences. Rien ne bouge, quand il rentre, en dehors de son corps, décidé à soulager sa peine en dormant. Il respire ce qui n’est plus la nuit et pas tout à fait le vrai jour. Il pense à ce premier palier du petit matin qui permet d’entrer dans l’action sans y être vraiment. Toucher l’engourdissement d’une vie encore sommaire. Ressentir l’exclusivité de l’instant d’après qui compte double parce que la rotation du soleil levant multiplie à chaque fois par dix l’intensité de la lumière précédente.
Croiser des individualités en quête de leurs groupes. Ces derniers se forment plus tard, avec les finitions du jour, quand les balises sont toutes posées. Les gens avancent en masse lorsqu’ils sont sûrs d’être présentables, lavés, coiffés, maquillés, parfumés, associés à une communauté de travail, de loisirs, de famille, de pensées. Des gens comme lui traversent des nuages d’autres parce qu’il arrive toujours quand les gens sont passés et quand ils s’apprêtent à le faire. Une sorte d’énergie tiède suit et précède chaque acte de chacun.
Dans le prologue de chaque nouveau jour, il y a des personnes comme lui qui osent essuyer les plâtres des futures journées. Il est toujours trop tôt quand Richard se déplie. Toujours trop tard, quand il se replie. C’est sans doute pour cette raison que les téméraires de son genre fuient la compagnie des autres. Pour éviter d’être pris en flagrant délit dans le déroulé des habitudes. Parce que les autres sont devenus, au fil des ans et des circonstances, des durées et des accommodements, des parois que l’on traverse. De simples murs qui, dressés entre eux, forment l’enfermement le plus totalitaire qui soit.
La nuit entamée qu’il parcourt d’un pas très rationnel est toujours égale au déroulé du petit matin. Le sommeil se répand toujours comme une coulée de boue, se moquant du mode d’emploi des giratoires et du protocole des sens uniques. La ville est désespérément inhabitée quand Richard cohabite avec la fin de son travail. Il avance toujours avec l’unique pensée de rentrer très vite. Le périmètre de sa solitude balaie tout sur son passage. A cette heure-ci, le vide est toujours très contagieux.
Les yeux rivés sur le plafond, Richard se sent d’un coup médiocre. Frappé par une sorte de maladie nouvelle qui s’entortille autour de chacune de ses cellules et les presse de se séparer de ce qui tient alors la vie de Richard debout. Oui, la solitude varie, change ses couleurs, rectifie ses codes selon les individus. Pourtant, jusqu’à ce soir, jusqu’à ce qu’il entre dans ce bistrot désert, Richard se contentait de la petite monnaie de sa vie. Sans plus. Sans moins. Sans réfléchir à sa véritable condition d’homme au milieu d‘autres hommes. Il pense finalement lorsque c’est nécessaire. Or, ce cinéma vide dont il racle, avec soin, les coulures d’un public éteint, ne le fait pas déborder d’amour mais ne le crible pas non plus de ressentiments allant jusqu’au dégoût ou à la haine.
Il se sent pourtant boiteux. Exposé. D’une fragilité migraineuse. Il est tard pour
oser dormir. Tôt pour oser y résister.
_______________Episode 5____________________
Le sommeil est une philosophie aléatoire. Quand il ne vient pas avec ce naturel métaphysique qui le caractérise, le corps se sent trahi. Condamné à l’éveil. Aux pensées. Dans sa tête, Richard ressort une à une, les phrases du cafetier. Il les réécoute avec la crainte terrible de les comprendre, de les admettre comme vérité et finalement, de se dire que, dans sa vie mâchée par un bout, cet homme a réussi l’exploit d’entrer par une issue que Richard ne soupçonnait pas.
Il pousse la réflexion jusqu’à l’épuiser. Et sa mémoire lui fait défaut. Quand il tente de se concentrer sur des souvenirs précis, souvenirs d’enfance, d’école, de famille, de groupes, de repas pris en commun, Richard a la sensation d’un vertige inversé. Au lieu d’hurler en tombant dans un trou sans fond, il s’élève, haut, très haut, au-dessus de son passé criblé de passages sans contenu, de blancs en altitude, de pages collées entre elles. Et plus Richard grimpe dans la stratosphère de sa mémoire, plus il souffre de ce mal apparent du vide, du néant, de la douleur froide.
Il ouvre ses yeux pour atterrir mais la fatigue mêlée à l’angoisse, l’anxiété mélangée au doute, lui déclenchent la nausée. Jamais, il n’a eu à réfléchir avec autant d’énergie sur lui-même. Parce que, jusque là, jusqu’à ce soir, il n’en a jamais éprouvé le besoin rationnel, pour associer la serrure à la clef, la question à la réponse, sa vie à un but. C’est sûr maintenant : le sommeil ne viendra plus. Mort sans doute d’une overdose de sens, ce sens que Richard n’avait jamais vu, touché et qui semble lui apparaître avec une lucidité douloureuse.
Ses yeux restent ouverts sur le visage du cafetier et ses oreilles bourdonnent de ses paroles. La solitude lui joue des tours. L’inertie des habitudes le ronge. Qui a-t-il vu la veille ? Qui a-t-il croisé sur sa route ? Quelle est la nature de cette compagnie qu’il ne parvient pas à toucher du doigt ? Allongé, Richard se sent inutile. Son corps s’adresse à son esprit et d’un geste vif, le voilà debout. Parcouru par l’énergie du vivant. C’est le milieu de la nuit. L’aube est encore trop loin pour convenir d’un compromis sur sa libération. La nuit a cette épaisseur fauve où le silence est le plus absolu. L’air vit au ralenti. Les distances ont du mal à reprendre le dessus sur l’extension de l’univers. Ce n’est pas encore la délivrance.
L’appartement de Richard est gentiment bousculé par la lumière extérieure. C’est tout. Il est évident que ces derniers jours, ces dernières semaines, ces derniers mois, jamais… Jamais ? Personne d’autre que lui n’a franchi le palier, n’a osé déranger l’ordre invisible de son atmosphère. Richard se rend à l’évidence : il n’a pas de téléphone. Il n’a pas de carnet d’adresses. Il n’a pas l’architecture de cette collectivité qui relie chacun au monde même si…. Même si… Quand il part, très tôt, le matin, il s’enfonce dans un monde peuplé de son unique présence. Tout au plus, quelques individus balisent son trajet. Ils sont là, comme des quilles, attendant la boule prochaine pour verser dans une sorte d’horizontalité universelle.
Un à un, chacun rejoint les autres et se teinte de la couleur adéquate pour être à la fois seul et ensemble. Richard traverse l’environnement de son trajet pour rejoindre son travail : préparer les bureaux d’un immeuble. Puis cette tâche finie, il se rend au parking, prendre son poste. Les heures s’éreintent et se liquéfient vers le début de soirée. C’est le rendez-vous de son extra au cinéma.
La nuit l’enroule. Il se lève avec. Se couche avec. Le jour n’est pour lui qu’une lointaine histoire d’activité de laquelle il est exclu car enfermé dans une boîte à voiture où les rotations des véhicules se succèdent. Une à une… Debout, face à la fenêtre sans volets, Richard colmate les brèches de son esprit par où pénètre l’eau trouble de ces drôles d’instants. « Vous êtes la solitude incarnée… »
Sans le demander, cette phrase émergea dans sa tête. Et fit un million de fois le tour avant d’être essoré de toutes forces. La phrase tomba au fond d’un vaste récipient et Richard put en observer le cadavre. Toutefois, contrairement aux apparences, cette dépouille n’était pas vide de sens, au contraire. Elle était l’incarnation de son insomnie, de ses doutes, et par ailleurs, le concentré de toute sa soirée. La fin d’une vague insouciance et le début d’un infini dérèglement.
Richard ne tient plus en place. Son sang est électrique. Sa chair un combustible. Ses yeux fouettent le quartier qu’il domine. Mais ce n’est pas suffisant. Il veut dehors sur sa peau, dans ses poumons. Il veut toucher l’air. Etre acteur dans le décor. Le voilà sur le trottoir. Sans précaution.
Un homme vient de franchir une porte pour sortir d’une maison. Richard n’est pas sûr qu’elle puisse être la sienne. Une voiture descend dans son dos, il l’entend. Il compte le nombre de secondes qu’elle met à le dépasser entièrement et à disparaître de son regard. Cinq… elle l’a doublé. Quatorze... elle a disparu. Ca tombe bien, il aime ces deux chiffres. Quinze aurait été difficile à vivre. Il déteste les multiples de trois. C’est son T.O.C, les multiples de trois. Il déteste être trois, deux c’est bien, quatre c’est mieux. Richard s’arrête. Trois lui semble une fiction. Quatre une fable. Il marche. Dans les travers de sa propre réalité, la ville engourdie a changé de visage. Ce n’est pas celui qu’il lui connaît. Il a dans le ventre, une enclume qui remplace son estomac. Il marche à tâtons vers d’improbables éclosions de concitoyens. Comme si, au détour d’une rue, il en pousserait cinq, ou sept, six, multiple de trois étant d’emblée exclu. Comme si, pour donner tort à la vérité, un tourbillon d’autres effacerait le souvenir prégnant d’un café nocturne qui a mal tourné.
Richard tentait de ne pas céder à la panique. Il a peur d’être en deuil permanent de son sommeil. Il cherche à sortir du cercle. Le froid le gagne. La fièvre sans doute. Il brûle. Consume ses forces dans le feu de la précipitation. A tout prix, donner tort… Il revient chez lui, dans son antre, comme un animal traqué par un ennemi invisible.
Il écarte un rideau. Ecarte tous les rideaux. Ouvre une fenêtre. Ouvre toutes les fenêtres. Tourne la tête à droite et à gauche dans un balancement frénétique. Il devient chasseur. Traqueur de gibier rare. Il renifle la nuit. La prend dans ses nasaux. La transpire jusqu’au squelette. Il se dresse, le nez au vent, capteur d’une ombre traînant la chair : il repère, dans un angle discret, un corps qui se déplace. Mais seul, dans son sillage. Sans même la volonté d’être deux, trois ou plus. Sans le secret d’une compagnie.
Une voiture s’empale sur le fil de la nuit comme une perle. Richard ne distingue
que le conducteur. Une fois sortie de son champ de vision, une autre voiture passe. Avec le même souci d’unité. Richard a faim. Son instinct lui dicte des postures. Pour laisser le champ libre à
l’espace, il doit se tasser et feindre d’être mort. Le cafetier se superpose. Lui donner tort. Lui donner tort. Absolument.
L'association Ciné Rencontres
est née avec les sept salles du nouveau cinéma de Vierzon, Ciné Lumière, en juin 2005, construites dans une ancienne usine de matériel agricole, la Société-Française.
Le but de Ciné Rencontres est d'encourager l'accès à la culture cinématographique et d'une manière générale de promouvoir le cinéma de qualité par le biais de rencontres et de
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Rencontres reçoit, à Vierzon, des professionnels du cinéma, des acteurs (trices) aux réalisateurs (trices) et organisent régulièrement des soirées-débats autour de films d'actualité. Pour tous
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Merci à son directeur général et co-gérant Jean-Luc Vallet.

































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