La censure cible-t-elle en particulier les concerts et la distribution de disques?
Pour organiser une performance publique ou sortir officiellement un disque, les musiciens sont obligés de solliciter des autorisations auprès du ministère de la culture ou du conseil islamique. Musiques et paroles doivent être dûment approuvées. Les refus sont courants, ils visent ce qu'ils considèrent être des paroles inappropriées, une présence trop importante de la guitare électrique. Ils visent aussi les chanteuses solo. Selon certains conservateurs, la voix féminine est provocante, ils pensent qu'elle peut donner des pensées sexuelles aux hommes. D'une manière générale, les chanteuses solos sont donc interdites en public dans la république islamique. On ne fait d'exception qu'à deux conditions: que la chanteuse soit accompagnée par un groupe exclusivement féminin et que le public, lui aussi, soit exclusivement féminin.
Lorsqu'un groupe sollicite un auditoire mixte, les règles sont toujours plus complexes. Par exemple, si un chanteur se présente avec un chœur féminin, mettons trois femmes, elles sont obligées de chanter toujours ensemble afin qu'on ne puisse jamais distinguer l'une de leurs voix. Parfois la musique est interdite parce qu'elle ne permet pas de préserver ce que les autorités appellent "l'authentique et ancienne culture d'Iran." Certains officiels montrent du doigt les styles occidentaux comme des exemples "d'invasion culturelle", et soutenant qu'ils ébranlent la république islamique. Ils y reconnaîtraient sans aucun doute la plupart des chansons des Chats persans.
La permission gouvernementale est également indispensable pour louer un studio, et une fois qu'un album est produit, le musicien doit à nouveau solliciter une
approbation officielle, et pour le contenu du disque, et pour sa pochette. Evidemment, ce n'est pas que la musique qui souffre de cette censure et qui se trouve acculée à "prendre le
maquis!" Ces dernières années, il y a eu énormément d'événements privés non-autorisés, des performances de théâtre ou de danse, des projections, des défilés de mode, des expositions de
peintures et de photos.
Y-a-t-il des styles interdits qui sont particulièrement en vogue? Le goût du public est-il toujours orienté par un "goût de résistance", une forme de dissidence?
Les genres musicaux montrés dans le film - rap, rock, fusion, heavy-metal - ont tous de nombreux fans en Iran, quand bien même ils sont techniquement totalement bannis. J'ai rencontré des
enfants qui connaissent par cœur les paroles des raps très subversifs de Hichkas. Cela n'a rien d'extraordinaire car on trouve facilement ses disques sur Internet ou au marché noir. Beaucoup
d'Iraniens prisent la musique underground pour sa diversité. Parce que, justement, que ce soit sur le plan des mélodies ou des textes, on se sent libre d'y trouver ce que l'on veut et on sait
qu'on peut le trouver: une forme de protestation, l'expression d'une opinion, des controverses économiques ou politiques, ou tout simplement du divertissement. Evidemment, les musiciens
underground ont souvent utilisé leurs textes afin d'exprimer une frustration qu'elle soit politique, socioculturelle ou religieuse. Ils sont d'essence rebelles, que ce soit lorsqu'ils doivent
créer des méthodes alternatives de distribution, ou lorsqu'ils jouent des musiques d'influence occidentale. En fin de compte, dans le domaine artistique underground ou non-autorisé, exister est
en soi une forme de résistance.
Comment avez-vous approché le scénario avec Bahman Ghobadi et Hossein Abkenar?
Très simplement: notre histoire ce sont les musiciens du film. Le scénario a été construit autour d'eux, les défis quotidiens qu'ils doivent relever, les obstacles qu'ils doivent surmonter ne
serait-ce que pour continuer à jouer. Bahman voulait que son film recouvre tous les genres en vogue en ville. Avec Hossein nous avons donc écouté et rencontré un maximum de groupes différents.
Ce fut une expérience incroyable. L'Iran regorge d'artistes très talentueux, en particulier des musiciens ouverts à tous les styles. Évidemment, notre but était de révéler, à travers la
situation des musiciens, une situation suffocante qui opprime la société en général et les jeunes en particulier. Autant de restrictions qui phagocytent l'expression et les libertés
sociales.
Les chats persans racontent l'histoire d'un homme et d'une femme qui, à Téhéran, décide de monter un groupe. Ils rencontrent d'autres musiciens et se décident à
quitter l'Iran. mais ils n'ont ni passeport, ni argent.
Le réalisateur pense qu'il n'y a pratiquement aucune chance pour que le film puisse voir le jour dans les salles obscures iranienne: "Je suis sûr à 100% que ce film ne sortira pas en Iran. Il est même probable que mes collègues aient des ennuis. Mon film précédent a été censuré et le DVD n'est sorti qu'au marché noir. Que le film sorte ou non ne change rien pour moi Un temps pour l'ivresse des chevaux, et Les Tortues volent aussi ont été distribués dans une seule salle, et pendant dix à quinze jours seulement. C'est idiot n'est-ce pas?"
Le tournage a dû se faire clandestinement sans autorisation: "J'ai été assez angoissé pendant le tournage. Nous n'avions pas d'autorisation. Les repérages puis le tournage ont été faits sur deux ou trois motocyclettes et nous avons commencé à tourner sans réelle préparation. Les scènes devaient être tournées rapidement et dans l'urgence pour que la police ne puisse nous repérer. Pour la scène de l'arrestation de David, nous avons dû transformer une voiture ordinaire en voiture de police, acheter des uniformes de policiers et les faire tailler sur mesure pour les comédiens. J'ai le sentiment qu'en dix-sept jours de tournage j'ai vieilli de dix-sept mois. Horribles conditions pour faire des films !"
Le réalisateur nous explique le choix de son titre: "En Iran, nous n'avons pas le droit de sortir ni avec un chat ni avec un chien. Par contre, dans nos maisons nous avons des chats, chers à nos yeux et d'ailleurs les chats persans coûtent très cher. Je les compare aux jeunes protagonistes de mon film, sans liberté et obligés de se cacher pour jouer de la musique. D'ailleurs, en allant chez les musiciens, j'ai remarqué que les chats aimaient rester devant les amplis pour écouter la musique !!"
Bahman Ghobadi évoque sa passion pour la musique: "J'adore la musique. Si je n'étais pas devenu cinéaste, je serais sûrement musicien ou chanteur. Je sais jouer la musique kobeyi, et mes amis disent que ma voix n'est pas si mal."
"D'après l'Islam, la musique (ghéna) est impure puisqu'elle provoque gaîté et joie. Entendre le chant d'une femme est considéré comme un péché car cela crée des émotions... En Iran, ces trente dernières années, un genre de musique (et en particulier la musique occidentale) a été quasiment interdit par les autorités. Cette musique occidentale doit se cacher dans des sous sols, se jouer en sous-sol, s'écouter en sous-sol ! Même si cette musique était cachée, cela ne l'a pas fait disparaître. Pendant tout ce temps, presque personne n'a osé en parler. Ça m'a intrigué et j'ai décidé de réaliser un film à ce sujet. Le cinéma m'a donné le courage de le faire. Lorsque je suis allé au coeur de Téhéran et que j'ai descendu les escaliers sombres menant aux sous-sols où cette musique-là se jouait, j'ai découvert un monde étrange, différent et fascinant. Un monde caché que peu d'habitants de cette ville ont pu voir ou entendre. J'ai aperçu leur univers, vu leur vraie vie : leurs soucis artistiques, les dangers encourus (aussi bien économiques que physiques), les difficultés avec leurs voisins, les arrestations de police, les coups de fouet et tout cela parce qu'ils chantent, jouent d'un instrument, aiment la musique, tout simplement... Je me suis dit qu'il fallait que je fasse ce film. Ce film est la première image vraie de la réalité de ces jeunes.
Ce film est présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2009 dans la catégorie Un certain Regard.
Proche de Bahman Ghobadi, dont elle fut la compagne et avec lequel elle cosigne le scénario des Chats persans, la journaliste
irano-américaine Roxana Saberi s’est exilée à New York. Incarcérée à Téhéran l'an dernier pour "espionnage", libérée sur intervention du président Obama en mai dernier, elle a bien voulu s'exprimer
sur le film et la situation des musiciens à Téhéran. Mais pas sur son incarcération, sans doute à cause de son livre qui sort prochainement, dans lequel elle raconte ses mésaventures dans les
geôles en Iran.
L'association Ciné Rencontres
est née avec les sept salles du nouveau cinéma de Vierzon, Ciné Lumière, en juin 2005, construites dans une ancienne usine de matériel agricole, la Société-Française. 





































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